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 L'acupuncture

          Malgré les nombreux articles qui lui sont consacrés dans la presse spécialisée, l'acupuncture reste presque inconnue en Occident, où le nombre de ses praticiens est relativement faible, comparé à celui des médecins classiques. Pourtant, entrée depuis des millénaires dans les mœurs chinoises et représentée à l'heure actuelle par près d'un million de praticiens en Extrême-Orient, elle obtient, en tant que thérapeutique, des résultats aussi contrôlables que ceux des techniques médicales modernes, plus spectaculaires même dans certains cas.


        
Si l'on ne connaît pas encore dans nos pays occidentaux l'acupuncture comme on le devrait, c'est d'abord parce que la théorie qui la sous-tend et l'explique - difficile d'accès par elle-même - n'a jamais été mise à la portée du public que comme un objet de curiosité, avec toutes les distorsions et les inexactitudes que comporte la ulgarisation.         top


        
Nous savons aujourd'hui qu’une grande part des “réalités” passe à travers les mailles de l'appareil scientifique, et cela même parce que la science positive et purement rationnelle relève d'une certaine "instrumentation intellectuelle ". Les physiciens, les biologistes les plus éclairés, sont les premiers à le reconnaître. Le dogme de la pure analyse prend désormais le rang plus modeste de “méthode”, méthode qui ne peut plus être tenue pour exclusive de toute autre. Or, au contraire de nous, les Chinois ont toujours raisonné selon la voie de la synthèse. Prenons un exemple démonstratif dans le domaine médical: une entérocolite.


        
En Occident, le médecin qui a posé le diagnostic envoie son malade chez un spécialiste, le gastro-entérologue, pour une investigation plus poussée sur cette infection intestinale. Le spécialiste, du fait même de sa spécialité, abstrait l'organe intéressé du contexte organique général et l'étudie comme à travers un microscope, dont le champ limité ne permet pas de voir ce qui entoure l'objet observé. Le cas est alors indentifié, précisé, et reçoit son étiquette clinique. Un troisième spécialiste entre alors dans le jeu, l'homme du laboratoire. C'est lui qui dénoncera le coupable, le microbe, et indiquera, grâce à l'antibiogramme, la substance la plus active contre cet agent pathogène. Le malade prendra alors cette substance spécifique, et sera considéré comme guéri si ses symptômes disparaissent.                                                                       top


        
Le médecin chinois abordera le cas d'une manière tout opposée. << Voici, pensera-t-il, un intestin envahi. C'est donc que cet organe ne dispose plus des barrières qui assuraient sa défense. >> C'est entendre que la cause profonde de la maladie n'est pas dans une attaque microbienne, car on ne sait pas, au fond, pourquoi et comment un microbe devient subitement agressif, mais bien dans un dérèglement de l'organe lui-même.


        
Le médecin recherchera alors pourquoi. cet intestin est affaibli, déficient, et pour ce faire, au lieu de l'abstraire de son contexte organique, il l'y replacera au contraire, et en étudiera soigneusement les rapports avec les autres organes. Mieux, il considérera l'organisme pris dans son ensemble et les relations de celui-ci avec le milieu, et trouvera à l'origine de la maladie une faute diététique ou une cause climatique par exemple.


        
Le traitement mis en œuvre consistera essentiellement à rétablir l'équilibre, d'une part entre l'organisme et le milieu, d'autre part entre l'intestin et les autres organes. C'est l'organisme lui-même qui assurera dès lors la liquidation de l'affection.                                                top


        
On voit ainsi la différence entre les deux procédures. Détruire le microbe est-il suffisant si l'on veut parler véritablement de guérison? Les Chinois disent dans leur langage imagé que: « tuer un invité ne referme pas la porte »!


        
Dans le cas cité, l'attitude des médecins occidentaux a été justifiée et méthodique. Celle de l'acupuncture, qui l'est aussi, est en outre orientée. Chacune a ses mérites. La première veut que l'on avance par interrogations, explorations, épreuves et choix de l'opportunité; la seconde tient à une théorie générale de l'organisme vivant, tout entier, considéré tant dans ses relations internes que dans ses relations avec l'extérieur, au sens le plus large de ce mot. Cette théorie fait partie intégrante d'une doctrine traditionnelle millénaire et toujours vivace. Quelque opinion qui en résulte, il nous faut insister sur l'impossibilité de dissocier l'acupuncture de cette doctrine, dont elle est l'une des expressions. Pratiquer l'acupuncture parce que l'on n'en méconnaît pas les réussites mais refuser sa théorie, c'est refuser l'acupuncture dans son principe.


        
Piquer un malade en certains points réputés efficaces, et se contenter de cela comme l'on se contenterait d'administrer un médicament, ne relève pas de l'acupuncture telle que l'entendent les Chinois. C'est appliquer une thérapeutique spécifique, et rien d'autre. Le praticien chinois ne s'arrête pas là, et l'acte par lequel il conclut son traitement excède les bornes de la médecine, du moins dans l'acception occidentale de celle-ci.                                                            top


         
 Ce qui importe avant tout au malade, au-delà des discussions fondamentales, c'est bien évidemment l'efficacité du traitement. Efficacité avérée, en acupuncture, puisque le pourcentage de ses réussites dans bien des domaines de la pathologie est égal au moins, souvent supérieur, à celui de nos techniques modernes. L'acupuncture n'est, ni ne se présente pour autant comme la panacée. C'est la doctrine, encore une fois, qui nous permet d'en connaître les pouvoirs et d'en définir les limites. Nous ne voyons l'acupuncture qu'à travers une optique trouble et déformante, celle des quelques livres qui nous la décrivent dans notre langue, et la présentent comme une méthode empirique qu'il faut accepter en tant que telle sur la foi de ses résultats. Or les traductions dont nous disposons sont incomplètes et trop souvent incorrectes. L'une des raisons en est que la terminologie des médecins chinois est aussi hermétique pour le non-initié que peut l'être notre propre jargon médical. Et comme les Chinois n'ont pas comme nous à leur disposition l'arsenal des racines grecques et latines pour construire leurs néologismes médicaux, mais emploient des caractères usuels en leur conférant des sens inhabituels, les traductions mot-à-mot que nous possédons présentent l'acupuncture comme une sorte de médecine poético-mystique, ce qu'elle n'a jamais été en Chine. Alors que certains, justement insatisfaits de cette littérature, parlent à l'heure actuelle de démystifier l'acupuncture, il est utile de préciser que c'est l'Occident qui, par son insuffisance, l'a enrobée d'une véritable gangue terminologique injustifiable et, en certains cas, grotesque (mystérieuses aiguilles d'or et d'argent, points << merveilleux>>, etc.). On en a fait une " chinoiserie " de plus.                                                                 top

        

         « On croit ou on ne croit pas à l'acupuncture », répètent certains. En vérité, il n'est absolument pas question d'y croire, car l'acupuncture n'a aucune relation, directe ou indirecte, avec l'activité des guérisseurs, magnétiseurs, radiesthésistes, dispensateurs d'eaux salvatrices et de rayonnements mystérieux. Il n'est pas question ici de discuter la valeur et les méthodes des médecines dites parallèles, mais simplement de préciser que l'acupuncture n'a aucune sorte de ressemblance avec celles-ci. L'acupuncture peut être appliquée dans des conditions bien déterminées sur n'importe qui, par des praticiens rompus à sa technique et introduits à sa doctrine. Les mêmes conditions déterminent les mêmes effets, et les scientifiques les plus sourcilleux ne peuvent demander davantage.


        
La méconnaissance des sources authentiques, méconnaissance aggravée par des erreurs d'interprétation, est tout à la fois dommageable aux malades et aux praticiens, d'autant plus que les erreurs n'ont cessé de s'accumuler depuis une trentaine d'années, chaque auteur commentant et interprétant à sa manière, sans aucune référence aux Chinois, l'ouvrage d'un prédécesseur. C'est ainsi qu'une regrettable succession de vues de l'esprit, parfaitement gratuites, a créé une sorte de néo-acupuncture occidentale dite « moderne », très éloignée, à la vérité, de la doctrine et des techniques originales des Chinois.                                           top


        
Eu égard aux circonstances dont nous venons de faire état, il semblerait tout à fait normal que notre médecine officielle se refuse à admettre l'acupuncture dans son arsenal thérapeutique. Mais ne reproche-t-on pas à celle-ci l'incapacité où elle est de fournir une explication valable de ses voies et de ses effets? A ceux qui la récusent au moyen d'un tel argument, il est aisé de répondre que notre Occident est encore bien loin de pouvoir expliquer sa propre médecine. Niera-t-on, par exemple, que nous en soyons encore aux balbutiements en ce qui concerne le système neuro-végétatif, dont dépend l'équilibre physiologique tout entier? Il y a quelque aveuglement à reprocher son « empirisme » à l'acupuncture quand on sait que l'aspirine, médicament le plus commun qui soit, dont l'effet est incontestable sur la plupart des phénomènes douloureux, constitue une véritable énigme quant à son mode d'action. Cela n'empêche qu'il s'en consomme des dizaines de tonnes par an dans le monde.


        
Dans son désir de se voir promue au rang de science, alors qu'elle est et sera toujours un art, la médecine en Occident veut oublier son propre empirisme. Faire absorber un composé chimique à un patient sur la foi d'une expérimentation le plus souvent animale, ou bien piquer certains points du corps d'après une observation humaine millénaire, sont deux procédés différents du point de vue de la technique, mais similaires du point de vue de la méthode, à cela près que l'acupuncture, en dehors de son expérience strictement humaine, s'appuie sur une doctrine solide, et que son empirisme n'est que secondaire, c'est-à-dire historique, en ce sens qu'il n'a cessé, au cours des siècles, de confirmer la théorie. Du point de vue du malade, le médicament atténuera peut-être la souffrance pendant un temps plus ou moins long, car ce n'est, hélas! le plus souvent qu'un palliatif, alors que les "piqûres chinoises", à condition toutefois qu'elles soient pratiquées comme il convient, mettront définitivement fin à la maladie dans un nombre élevé de cas. Et n'est-il pas paradoxal que les Chinois s'attaquent directement à la cause à travers leur raisonnement synthétique, alors que l'Occident, qui se veut logicien, ne connaît généralement que l'effet et ne traite que lui?                                top


        
Qu'on se rassure! Il n'est pas question de comparer les mérites respectifs des deux médecines pour en tirer des armes offensives. Nous répéterons, en toute honnêteté, que l'acupuncture ne peut tout guérir. Elle admet sans difficulté que certains secteurs de la pathologie ne sont pas de son ressort. En revanche, elle est fondée à exiger droit de cité parmi les thérapeutiques médicales en tant que médecine fonctionnelle, et en tant que médecine restauratrice.


        
Peu de médecins occidentaux pratiquent l'acupuncture, nous l'avons dit, et moins nombreux encore sont ceux qui la connaissent telle qu'elle est enseignée en Chine. L'Extrême-Orient, toujours accueillant et bienveillant à l'égard de l'étranger, a accepté, au début du siècle, comme le reste, notre médecine occidentale. Cela ne l'a pas empêché de continuer à favoriser sa médecine traditionnelle, dont la prépondérance s'accroît dans l'Orient moderne. L'acupuncture est enseignée, en Chine et au Japon, dans des Instituts spécialisés, intégrés la plupart du temps dans le cadre universitaire, et les acupuncteurs extrême-orientaux sont des médecins hautement qualifiés. Leurs connaissances sont même, dans certains domaines, bien supérieures aux nôtres, car si l'Occident leur a apporté son anatomie, ils ont préféré garder leur physiologie et leur pathologie, qui sont beaucoup plus riches, et de loin.

 

    J.Lavier (L’acupunture chinoise)                                         top








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